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Une renaissance de lapprentissage de la rhétorique
à lécole ?
Par Alexandre Motulsky-Falardeau
Dans un numéro de la revue lInconvénient paru récemment
et intitulé La menace des humanités (n. 18, août 2004),
certains auteurs, dont Georges Leroux, souhaitent que la formation générale,
à lécole et au Cégep, soit repensée
en fonction de luniversalité démocratique et dans
la perspective du pluralisme culturel qui caractérise de plus en
plus notre société.
Selon le professeur Leroux, une telle formation devrait favoriser un
humanisme démocratique qui nous rassemble malgré tout, au-delà
des différences. La question est : comment bâtir un lieu
commun qui nous permette de vivre ensemble, en évitant dun
côté lintolérance, de lautre le pur relativisme
? Pour que lenseignement des humanités produise véritablement
un enracinement politique et non seulement le développement individuel,
pour que cette formation puisse sexprimer dans des débats
et des réflexions publics, un art nous semble pertinent : la rhétorique.
Il y a bien longtemps quon ne lenseigne plus dans nos écoles
et nos universités. Tellement longtemps quon a même
oublié ce que ce mot veut dire. Pourtant, pendant des siècles,
la rhétorique servit de base à léducation et
ce depuis lantiquité. Un art si longtemps enseigné
ne devrait pas être sans effet. Nous entendons, par rhétorique,
lart de persuader et de convaincre, lart de la délibération
et de la discussion, ainsi que le concevait Aristote, et non ce que lon
entend trop souvent sous ce nom : verbalisme, poncifs, clichés,
lusage dartifice.
Une objection de taille contre la rhétorique est quelle
a trop souvent permis lemprise dune élite sur la société.
Cest ce qui explique la réaction du rapport Parent qui jugea
que lenseignement de la rhétorique ne convenait plus à
une société ouverte, fondée sur légalité
des chances. La libéralisation de léducation, objectif
fort louable et qui a réussi dans une certaine mesure, passait
donc par sa suppression. On fit son procès et la rhétorique
tua la rhétorique. Or celle-ci ne se réduit pas à
une simple habileté logique qui donne un pouvoir sur les autres
et elle peut senseigner à tous. Vers 1960, plusieurs universitaires,
tel Chaïm Perelman, lui ont redonné ses lettres de noblesse,
en réaction aux propagandes totalitaires du nazisme et du stalinisme.
La réussite de Perelman a été de mettre en évidence
les règles de la persuasion qui gouvernent le rapport avec un auditoire
quelconque, quil soit composé dune ou de plusieurs
personnes.
Notre monde quotidien ne comporte pas de certitudes scientifiques, la
vérité est rarement évidente, et cependant il nous
faut sans cesse prendre des décisions, ce qui ne signifie pas irrationalité
ou chaos. Le domaine de la rhétorique, cest lespace
qui est laissé à la créativité humaine.
Elle peut être cela parce quen démocratie, avec le
développement des assemblées de toutes sortes, qui naissent
dès que des humains désirent prendre des décisions
en commun, les vieilles règles sappliquent : il faut savoir
comment convaincre et conduire une argumentation, dans un contexte où
il nest pas possible dutiliser une démonstration de
type logico-mathématique. Que lon pense par exemple à
lInstitut du Nouveau Monde, créé par Michel Venne,
dont lun des objectifs est délaborer des méthodes
de délibération et de participation civique pour les jeunes,
lors dactivités comme lUniversité du Nouveau
Monde ou les forums de discussions sur Internet. En outre, les médias
véhiculent sans cesse de nouvelles informations, une multitude
dopinions qui réclament une prise de position, des questions
de société qui demandent réflexion avant dopter
pour la solution que lon estime la meilleure. Toutefois devant un
tel foisonnement dinformations, souvent contradictoires, devant
la puissance des médias, il sensuit souvent ce nest
pas nous qui changeons dopinions, mais les opinions qui se transforment
en nous, sans même que nous en prenions conscience. Or, la rhétorique
est un art éprouvé qui consiste en la formation desprits
critiques et avertis. Elle apprend aussi à se défier des
fausses logiques, ce qui est tout simplement apprendre à penser.
Cest avec lapparition du concept despace public, sous-jacent
à lapparition de la communication de masse en particulier
et de la communication en général, que la rhétorique
a également été revalorisée. Dans un ouvrage
récent (J. L. Lucaites, C. M. Condit, S. Caudill, Contemporary
Rhetorical Theory : A Reader. Guilford Press, 1999), un groupe de chercheurs,
étudiant les théories contemporaines sur la rhétorique,
concluent que le contexte communicationnel dans lequel nous vivons favorise
son retour dans lespace public. Mais cela implique que lenseignement
de la rhétorique réintègre le cursus éducationnel
de nos sociétés, en loccurrence de la société
québécoise, en vue dun enseignement, non pas élitiste,
mais universel.
Bien sûr, comme tout art humain, elle peut être utilisée
de manière immorale. Cependant, argumenter est à la base
du commerce humain. Puisque lon néchappe pas à
persuader sauf par la violence, apprenons à bien persuader. À
lécole, pourrait sy intégrer une dimension éthique.
Il nest pas si facile daffronter par soi-même lépreuve
du dialogue et de la réfutation. Mais cela peut se faire à
condition que ceux qui y participent soient égaux. Si on ne peut
plus contester les arguments de lautre parce quil sarroge
un rôle exorbitant, alors le dialogue nest plus possible.
Il ne reste plus quidéologie et langue de bois. La liberté
est au cur de ce type de rhétorique, il appartient à
chacun de créer ce climat de liberté et de souvrir
aux objections possibles des autres. Apprendre ensemble à persuader,
cest-à-dire à sentendre sur des règles
à observer, sur les fautes à ne pas commettre, sur les moyens
à ne pas employer sous peine dêtre disqualifié,
comme une sorte de jeu. Le jeu civilisé du dialogue qui a une fonction
médiatique entre la fonction persuasive et les valeurs humaines
de respect dautrui, de liberté de pensée, dindépendance
du jugement et de tolérance. Qui cherche à convaincre renonce
à la violence et à lautoritarisme, puisque les divergences
sont inévitables. Les moyens utilisés par la rhétorique
sont aussi dordre affectif, raison et sentiment étant inséparables.
Car pour persuader, il faut être capable de comprendre lautre,
ses sentiments, ses émotions, sinon la persuasion reste sans effet.
Elle peut de ce fait participer à la construction dune communauté.
La rhétorique est avant tout un art de penser, de découvrir
des idées, de rechercher ensemble des solutions. Cest pourquoi
se pose la question de lintégration de cette formation dans
le cadre des programmes scolaires. Lhistoire, les lettres, la philosophie
et dautres matières sont des champs où elle pourrait
sinscrire. Ce pourrait être une occasion de faire sauter le
cloisonnement des savoirs qui favorise un cloisonnement des esprits et
de développer lintelligence des relations. La pédagogie
elle-même pourrait en être transformée. Car une formation
à la rhétorique serait stérile si elle nétait
étroitement associée à la transmission dune
culture qui permette à chacun de se façonner une formation
générale. Au cours des siècles, elle sest toujours
appuyée sur la construction dune mémoire, au sens
dune intégration intelligente de ces propositions sur le
monde et sur lexistence que fournissent la littérature, la
philosophie ou lhistoire, une mémoire créatrice qui
est une condition préalable à toute pensée inventive.
Bref, il ne sagit pas de béatifier la rhétorique mais
de rendre compte de lavantage que peut retirer une société
démocratique à enseigner, à tous les niveaux de son
système déducation, cet art de faire valoir la parole,
toute parole qui vient du cur de nos semblables.
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