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Brève histoire de la rhétorique avant
Aristote
Par Alexandre Motulsky-Falardeau
On suppose que le mot rhétorique, qui vient du grec " rhêtorikê
", apparu chez Platon (427-347 av. J.-C.) entre 387 et 385 av. J.-C.
pour décrire, dans son dialogue Gorgias (448 d 9), l'art de persuader
que pratiquaient les sophistes . Au départ, c'est un terme qui
signifie " parole politique ", d'où les accusations de
Platon . Cette expression platonicien est composé par le suffixe
-ikê (" l'art de ") ou -ikos qui renvoie, dépendamment
du contexte, à la compétence particulière d'une personne,
et du préfixe rhêtor-, qui, lui, signifie parler et qui,
" au départ, [est] simplement [
] le citoyen qui prend
la parole en public, nullement un orateur [ou rhéteur] de profession
ou un théoricien de l'éloquence " . Or, si avant Platon,
le radical rhêtor était, sous la forme rhêtêr
(chez Homère, on peut constater que l'usage du mot rhêr définissait
déjà la prise de parole en public), employé pour
désigner ceux qui prenaient la parole en public, on peut supposer
qu'il y a eu un glissement sémantique entre le 5ième et
le 4ième av. J.-C. Ce que Platon désignait au 4ième
siècle av. J.-C. comme l'art de persuader n'était nullement
" la compétence particulière d'un citoyen à
prendre la parole en public ", mais bien l'art des sophistes et des
rhéteurs. Usuellement, au départ du moins, le terme rhétorique
signifie simplement l'art de prendre la parole en public. C'est seulement
avec les sophistes et sous l'influence de Platon qu'il deviendra graduellement
l'art de persuader, tel que pratiqué par les talentueux orateurs
grecs. Il semble donc que c'est la transformation de l'usage et de la
pratique de la prise de parole en public par les sophistes qui conduisit
au 5ième siècle av. J.-C. à la désignation
de la parole persuasive par le mot " rhétorique ".
D'autre part, à l'époque de sa naissance, l'éloquence
est " une pratique socialement ou politiquement cruciale " .
C'est pourquoi, selon Chiron,
[
] sa maîtrise est devenue rapidement un enjeu de pouvoir
et la rhétorique - métadiscours destiné à
codifier l'accès à cette maîtrise - est née
presque en même temps que la démocratie. Le lien est plus
profond encore : il faudrait parler de " connaissance ". En
effet, dans la généalogie dressée, à la suite
de J.-P. Vernant, par M. Detienne, les " maîtres de vérité
" de la Grèce archaïque, à savoir le poète,
le roi de justice et le devin, profèrent dans une société
aristocratique une vérité qui est parole efficace, fruit
non d'une remémoration mais d'une voyance et qui comporte - indissociablement
- sa part d'ombre, à savoir la fausseté et l'oubli. C'est
avec la démocratie, et notamment la réforme hoplitique (combat
en formation de phalange) du VIe siècle, que s'opère une
mutation considérable dans les représentations : l'exploit
individuel tend à s'effacer au profit de la poussée collective,
la profération laisse place au dialogue, la vérité
se dissocie de l'erreur, bref la parole se laïcise, toutes conditions
qui étaient nécessaires à l'apparition tant du droit,
de la philosophie rationnelle, que de la rhétorique.
Bref, il apparaît évident que la rhétorique est née
d'un désir de vaincre son adversaire par la parole plutôt
que par les armes et que cette naissance est le résultat d'une
multitude de facteurs. Cependant, il appert que d'un
[
] point de vue factuel, les témoignages ne manquent pas
sur cette naissance, mais ils sont contaminés par des reconstructions
a posteriori qu'il importe de soumettre à un examen critique. L'enjeu
n'est pas seulement d'extraire quelques faits de cette gangue, mais de
dégager les représentations qui expliquent son existence.
Il semble donc que découvrir les origines de la réflexion
théorique sur la rhétorique n'est pas une chose facile et
que tenter d'en définir les premiers balbutiements n'est pas une
mince affaire. Cependant, il semble que la naissance de la rhétorique
comme art oratoire remonte, selon certains chercheurs, aux alentours de
465 av. J.-C. De plus, il semble qu'elle a émergé de la
nécessité et, plus précisément, d'une nécessité
judiciaire. C'est du moins l'affirmation qu'on peut faire en ce basant
sur
[
] la façon dont on enseignait l'histoire des débuts
de la rhétorique dans les écoles byzantines. Corax ("
corbeau "), un Syracusain, inventa la rhétorique, qu'il appelait
art de persuader, et l'enseigna à un autre Sicilien, nommé
Tisias. Leurs doctrines furent ensuite transmises à Athènes
en 427, par le canal de leur compatriote Gorgias de Leontini, à
l'occasion d'une ambassade. L'invention était liée à
une circonstance précise : la révolution démocratique
qui déposa Thrasybule, tyran de Syracuse, en 466. Toujours d'après
cette " vulgate " byzantine, la première rhétorique
concevait la persuasion comme un art susceptible d'être enseigné,
opérant sur les faits, sur l'argumentation à partir de la
vraisemblance et sur l'appel aux émotions des auditeurs. Elle était
construite sur une division du discours en parties : exorde (prooimion),
confirmation (ou narration suivie d'une confirmation), épilogue.
Cette invention servit, dit-on, à faire de la parole un instrument
indispensable pour guider et contrôler les assemblées populaires.
En cela, Corax ne faisait que poursuivre sur sa lancée : avant
la révolution, il avait été un partisan et un proche
conseiller de Hiéron. Mais cet outil comme tous les outils, était
sujet à des utilisations perverses. Corax l'apprit à ses
dépens : son élève refusa de payer ses leçons.
Il lui fit un procès. Tisias se défendit en disant en substance
: si je gagne mon procès, j'obtiens de la justice le droit de ne
pas te payer. Si je le perds, c'est que tes leçons ne valaient
rien et je ne te paie pas non plus. Corax répliqua : si tu perds,
tu paies ; si tu gagnes, c'est grâce à mes leçons,
donc tu paies aussi. Le tribunal aurait renvoyé les deux hommes
dos à dos avec ce commentaire : " à mauvais corbeau
(korax), mauvais uf ". Ce " scénario " pittoresque
apparaît avec des variations mineures dans six Prolégomènes
(introductions à divers traités de rhétorique) d'époque
byzantine, le plus ancien étant celui de Troilus (ca 400 apr. J.-C.),
le plus récent celui de Maxime Planude (XIIIe-XIVe).
L'histoire fait de Corax et de Tisias des maîtres de l'argumentation
hors du commun. La guerre civile éclata lorsque des citoyens siciliens,
expropriés de leurs biens par des tyrans, voulurent récupérer
ceux-ci. Il s'ensuivit une multitude de conflits judiciaires. Mais puisqu'il
" n'existait pas d'avocats, il fallait donner aux plaideurs le moyen
de défendre leur cause " . C'est justement ce que firent Corax
et Tisias - disciple de Corax, lui-même disciple d'Empédocle
- en écrivant un texte consacré à l'art oratoire
(technê rhêtorikê : le mot " rhétorique
" est à sa naissance conceptualisé comme un adjectif,
signifiant oratoire ).
Par ailleurs, selon Pernot,
[
] Corax se présente comme un professeur de rhétorique,
qui enseigne à prix d'argent. Son habileté se déploie
au tribunal, comme dans le texte précédent, mais cette fois
dans le cadre de la chicane privée et non plus des procès
politiques. Surtout, c'est une habileté qui fait fi de la moralité
et de la justice, tant de la part du maître que de la part de l'élève.
Un tel récit exprime à la fois l'émerveillement et
l'inquiétude devant un certain usage de la rhétorique, ainsi
que la satisfaction de voir la rouerie se retourner contre son auteur.
Ces thèmes se retrouvent dans les critiques contre les sophistes,
par exemple chez Aristophane : l'art de plaider qui permet d'écarter
en justice les revendications légitimes des créanciers,
en un mot, la rhétorique qui sert à ne pas payer ses dettes,
c'est exactement ce que cherche Strepsiade dans les Nuées. [
]
En somme, Corax et Tisias apparaissent ici comme des sophistes avant la
lettre.
Il est difficile de dire quel substrat historique il peut y avoir dans
le dossier des " inventeurs " de la rhétorique. [
]
Quoiqu'il en soit, les récits d'invention sont avant tout une manière
de réfléchir sur l'objet, et ils en soulignent des traits
essentiels : rapports avec la philosophie, la politique et la morale,
subtilité intellectuelle, importance du discours judiciaire, rédaction
des traités écrits. Ces traits vont reparaître chez
les sophistes.
Bref, les supposés travaux de Corax et Tisias allaient apprendre
aux citoyens à défendre leur cause. Corax et Tisias trouvèrent
simplement le moyen par lequel il est possible d'argumenter à partir
du vraisemblable (eikos), de créer de la persuasion à partir
de celui-ci. Une des techniques amenées dans ce livre de Corax
et Tisias, semble-t-il, consiste à dire qu'une chose est si vraisemblable
qu'elle en devient invraisemblable, par exemple, si la haine que je portais
à une victime rend vraisemblable les soupçons qui pèsent
sur moi, n'est-il pas plus vraisemblable encore que, prévoyant
ces soupçons avant le crime, je me sois bien gardé de le
commettre ? On appelle justement cet argument le corax.
En fait, s'il ne nous fallait retenir qu'une chose de cette naissance,
ce serait la suivante : c'est peut-être dans un contexte judiciaire
que naquît la rhétorique. En d'autres mots, si la demande
d'un enseignement de l'art de persuader, à cause de la multiplication
des procès, est la cause de la naissance de la rhétorique,
nous pouvons facilement comprendre pourquoi cette Grèce de la démocratie
et des conflits privés s'intéressa immédiatement
à ce nouvel art. La parole persuasive devint donc, à partir
du moment où la démocratie s'installa en Grèce, synonyme
de pouvoir. Mais est-ce que cette histoire sur la naissance de la rhétorique
est véridique?
Rien n'est plus incertain, car
[s]i l'on se tourne vers les quelque mille ans séparant Corax
de Troilus, les résultats surprennent pas leur maigreur : Platon
(Phèdre 273 c) est le premier à parler de Tisias. Aristote
le premier à mentionner Corax (Rhét. 2, 24, 1402 a 17),
Théophraste le premier à attribuer à Corax la découverte
d'un art nouveau. Pour l'affaire du procès, il y a débat
sur l'époque de la première attestation, mais le premier
à raconter l'affaire en détail est Sextus Empiricus, à
la charnière des IIe et IIIe siècles après J.-C.,
mais Sextus laisse anonyme l'élève de Corax. Il faut attendre
le néoplatonicien Hermias (Ve siècle) pour que se forme
le couple du maître et de l'élève
mais Corax
devient l'élève. L'attribution à Corax ou Tisias
de la définition de la rhétorique comme " artisan de
persuasion " date du IVe siècle (Ammien Marcellin). Quant
au rôle qu'aurait joué Corax dans l'installation de la démocratie
à Syracuse, à l'organisation " syntagmatique "
des préceptes (trois ou quatre parties du discours), ce sont des
thèmes qui n'apparaissent qu'avec Troilus.
Bref, la rhétorique semble avoir émergé d'une nécessité
judiciaire. Cependant, c'est également dans le domaine philosophique
que s'engage une réflexion sur la rhétorique. Et il faut
attendre l'arrivée de ce qu'il est convenu d'appeler les sophistes
avant d'avoir une véritable réflexion visant à expliquer
et comprendre ce qu'est le but de l'art de la persuasion, encore que celle-ci
ne soit à vrai dire qu'une réflexion sur le philosophique,
le sophistique, le comment persuader ou l'épistémologique.
Or, même si " [l]es doutes que l'on peut avoir sur cette tradition
byzantine sont aggravés par la fréquence avec laquelle certains
de ses éléments sont associés à d'autres figures
de l'existence de versions alternatives " , il n'en demeure pas moins
que cette version est la plus crédible selon certains spécialistes.
Ainsi, même si " la dispute sur le paiement du salaire dû
à Corax apparaît chez Apulée (ca 125-post 170) mais
avec pour personnages Protagoras et Évathlos " , il n'est
pas évident que cette histoire est plus véridique que la
première.
Néanmoins,
[
] la relation de l'anecdote avec les personnalités de Protagoras
et d'Évathlos paraît mieux fondée. Quant à
la définition de la rhétorique comme ouvrière de
persuasion, elle est attribuée par Platon non à Corax ni
à Tisias mais à Gorgias. La tétrade (exorde, narration,
confirmation, épilogue), dont l'invention est prêtée
à Corax dans trois Prolégomènes, est attribuée
par Denys d'Halicarnasse à " Isocrate et ses épigones
".
En effet, il apparaît selon plusieurs témoignages qu'un des
personnages à l'origine d'une forme de rhétorique, ou du
moins à l'origine d'une méthode permettant de gagner des
procès, est Protagoras. Mais qui est-il?
Il semble que Protagoras d'Abdère (486-410 av. J.-C.) fut le premier
s?f?st??, parce qu'il fût, selon la tradition, le premier à
demander et à justifier qu'on lui donne de l'argent pour ses leçons
de rhétorique. Mais est-ce juste? Est-ce que le sophiste est seulement
celui qui demande de l'argent pour des leçons de rhétorique?
Force est d'admettre que le sophiste est bien plus que cela. Cependant,
il est difficile de bien définir les sophistes et de comprendre
leur rôle dans la société grecque pour la simple et
bonne raison qu'on ne les connaît qu'à travers leurs adversaires
- Socrate, Platon, pour ne nommer qu'eux. Dans ce contexte, la vision
des philosophes modernes sur les sophistes semble primordiale.
Comme nous le dit Cassin, Hegel a " dit des sophistes qu'ils sont
'les maîtres de la Grèce', au sens de pédagogues et
professeurs, mais aussi au sens de politiquement puissants, dominant par
le pouvoir du langage et l'instauration du politique " . Dans un
même ordre d'idée, selon Morfaux, le mot sophiste peut vouloir
dire plusieurs choses :
[
] originellement, [le sophiste est] celui qui fait profession
d'enseigner la sagesse (sophia) entendue comme savoir technique et habileté
[, les sophistes sont aussi des] philosophes grecs adversaires de Socrate
et Platon dénoncés comme des rhéteurs de mauvaise
foi et usant de sophismes [et, finalement,] " les sophistes anciens
trouvaient le moyen de défendre des thèses contradictoires
avec des arguments qui paraissaient d'égale valeur (V. Brochard)
[
].
Comme les autres sophistes, il semble que Protagoras enseignait la rhétorique
et qu'il ait poussé un peu plus loin que ses prédécesseurs
l'art de persuader. En effet, il semble qu'il ait été le
fondateur de ce qu'il est convenu d'appeler la " querelle éristique
", cet art de la controverse. L'art de la " querelle éristique
" n'hésite pas à recourir aux pires " sophismes
" pour arriver à avoir raison de l'adversaire. C'est pourquoi
il est généralement associé aux sophistes de même
que Gorgias.
De plus, il semble que Protagoras est l'initiateur de ce qu'il est convenu
d'appeler le pur relativisme. Et même si Protagoras en est probablement
l'inventeur, il ne chercha pas, semble-t-il, à faire de sa doctrine,
une doctrine sophistique, mais bien plutôt une doctrine philosophique
en établissant des principes à caractère universel.
En effet, selon Pernot,
[p]armi les idées avancées par les sophistes, plusieurs
ont une incidence directe sur la rhétorique. [
] Le thème
de " l'occasion favorable " (kairos), souvent repris par les
sophistes, va dans le même sens et suggère une morale en
situation. De telles conceptions impliquent par voie de conséquence,
qu'il n'existe pas une vérité et une justice définies
une fois pour toutes, et auxquelles le discours devrait se conformer,
mais qu'au contraire la justice et la vérité se construisent
dans l'instant, au coup par coup, à travers le discours qui les
fait exister. D'où l'affirmation que " sur tout sujet, on
peut soutenir aussi bien un point de vue que le point de vue inverse,
en usant d'un argument égal " et que l'on peut " faire
que l'argument le plus faible soit le plus fort " (Protagoras, fragments
A 20-21, B-6).
On peut très bien comprendre, à partir de ce qui vient
d'être dit, la raison pour laquelle les sophistes ont souvent eu
mauvaise réputation car certaines de leurs affirmations pourraient
laisser croire qu'ils donnaient des cours de manipulation. Et pourtant,
il faut se replacer dans leur contexte pour saisir à quel point
ils ont fait avancer la connaissance des parties du discours persuasif,
aussi bien dans ses usages que dans ses styles multiples, car les
[
] formules à l'emporte-pièce [des sophistes] recèlent
une réflexion profonde sur l'usage de la parole dans toutes les
situations où la vérité n'est pas identifiée
préalablement et extérieurement, où la discussion
se situe dans l'ordre des valeurs et des probabilités, non des
affirmations certaines et des démonstrations scientifiques. Le
caractère provocateur de la sophistique consiste à dire
qu'il n'existe que des situations de ce type. Ce postulat est illustré,
et en partie inspiré, par la situation judiciaire, scène
rhétorique archétypale, dans laquelle les discours s'opposent
et la justice et la vérité ne sont pas préexistantes,
mais prononcées après-coup, au terme des débats qui
les ont fait apparaître. La délibération politique
est une autre illustration de la même caractéristique essentielle
: la persuasion va de pair avec l'antilogie, l'affrontement d'arguments
contraires. La rhétorique ainsi conçue se développe
dans les secteurs de l'activité humaine qui requièrent la
discussion, la négociation, l'échange, aux antipodes des
vérités révélées et de la pensée
unique. Derrière une apparence de cynisme et de manipulation, la
rhétorique des sophistes se veut au fond, sans doute - c'est une
des lectures qu'on peut en faire - force de progrès et de liberté.
En liaison avec cette conception fondamentale, les sophistes ont mené
des recherches sur différents aspects du discours et de la langue.
Ils se sont intéressés à " l'éristique
", art de la réfutation et de la lutte en paroles. Ils ont
discuté sur des concepts, par exemple la nature et la loi, ou la
définition de la causalité et de la responsabilité.
Ils ont jeté les bases de la grammaire, Protagoras ayant été,
paraît-il, le premier à distinguer les genres des noms et
ayant réfléchi sur la correction du langage, Prodicos s'étant
fait une spécialité de la distinction des synonymes et Hippias
ayant procédé à des recherches sur les lettres, les
syllabes et les rythmes.
En fait, les sophistes ont ouvert la porte à une catégorisation
des parties du discours rhétorique qui deviendra systématique
chez Aristote. En explorant comme ils l'ont fait les usages multiples
de l'art du discours persuasif, ils ont débordé du cadre
strict de l'argumentaire pour donner des structures à l'ensemble
du langage. Ils ont donc offert des outils à l'ensemble des gens
qui s'expriment, pas seulement aux orateurs.
Par ailleurs, selon le témoignage de Sextus Empiricus, Protagoras
disait que " l'homme est la mesure de toutes choses, pour celles
qui sont, de leur existence, pour celles qui ne sont pas, de leur non-existence
" . Cette proposition affirme que l'homme est le critère de
la réalité, qu'il est le critère de la connaissance
des choses pour lui. Si je sens que le vent est froid, je dis une vérité
en disant que je ressens le vent froid (je suis donc le critère
de ma vérité), et plus il y a de gens qui vont dire que
le vent qui souffle est froid, et plus il sera vrai de dire que ce vent
est froid en soi. La vérité, dans le monde des affaires
humaines, naît du consensus entre les individus d'une perception
commune des phénomènes ressentis dans le monde sensible.
Cette notion reviendra chez Aristote. Il parlera des notions communes
et valeurs reconnues. Ces opinions qui sont partagées par le plus
grand nombre de personnes nous renvoient déjà au public
des discours rhétoriques.
Par conséquent, la rhétorique est encore essentiellement
un art qui cherche à savoir comment persuader, mais cette fois,
elle ne vise plus seulement la victoire judiciaire, mais plus généralement
la victoire de notre " vérité " sur celle des
autres " vérités ", afin de parvenir à
la " vérité ". Toutefois, prise dans un autre
sens, on peut dire que la rhétorique protagoréenne prétend
être un art qui permet d'arriver à la " vérité
" par le consensus : si tous les individus sentent le vent froid,
c'est que le vent est froid, si aucun ne le sent froid, c'est qu'il n'est
pas froid. C'est d'une logique implacable, mais d'un relativisme absolu.
Si j'arrive, selon Protagoras, à persuader tous les citoyens que
le vent est froid, je serai créateur, non seulement de persuasion,
mais aussi d'une certaine forme de " vérité ".
Pour Protagoras, toute théorie de la connaissance se rapporte
à la question de la relativité phénoménologique
de nos perceptions : plus nos perceptions des choses humaines s'accordent
les unes aux autres, et plus notre connaissance des affaires humaines
se rapproche de l'objectivité. On voit donc lentement évoluer
la finalité de l'art rhétorique d'un usage strictement fonctionnel
à une utilisation de plus en plus large englobant l'ensemble de
la réflexion humaine. On peut donc dire que dès Protagoras,
rhétorique et philosophie sont intimement liées.
Il n'est pas le seul d'ailleurs à faire des rapprochements entre
rhétorique et philosophie. Un de ses compatriotes fera même
une des premières réflexions philosophiques sur la rhétorique
et, plus précisément, sur le langage. Ce personnage n'est
nul autre que Gorgias.
Gorgias est l'un des sophistes qui s'est en effet le plus tourné
vers la rhétorique et sa théorisation. Nous avons conservé
de lui peu de choses. On a de lui deux résumés du traité
Du non-être ou De la nature, le texte de l'Éloge, de la Défense
de Palamède et l'Oraison funèbre, ainsi que quelques fragments.
Avec Gorgias, une théorie de la rhétorique commence à
prendre forme, elle se détache petit à petit de l'enseignement
de l'art oratoire. Né en 480 av. J.-C., il se rend à Athènes
en 427, et y reste durant toute sa vie qui fut fort longue puisqu'il mourut
centenaire, paraît-il. Il y enseigne et y prononce des discours
dans diverses cités.
Gorgias est un des premiers penseurs de la rhétorique. Mais son
uvre semble s'étendre à plusieurs autres champs, comme
son
[
] traité du Non-être ou De la nature [, par exemple,
qui] est un ouvrage paradoxal qui remet en cause la notion " d'être
" suivant une démonstration en trois points : 1) Rien n'est
(ou n'existe); 2) S'il existe quelque chose, ce quelque chose ne peut
être appréhendé par l'homme; 3) Si ce quelque chose
ne peut être appréhendé, il ne peut être énoncé.
Philosophie et rhétorique sont indissociables dans la démarche
de l'auteur, qui se livre à la fois à une critique de l'ontologie
et à une démonstration d'argumentation virtuose. La thèse
finale, selon laquelle l'être, même connaissable, ne serait
pas communicable à autrui, pourrait sembler nier l'idée
même de communication et donc saper toute rhétorique : mais
en réalité elle ne ruine pas le langage, elle le relativise,
en admettant qu'à défaut d'une parole porteuse de vérité,
il existe des discours, multiples et variables.
Gorgias semble ici précurseur à plus d'un titre. Il questionne
les concepts de vérité et de mensonge, de l'incommunicabilité
entre les êtres. De plus, il amène dans son discours des
éléments qui seront repris par ses successeurs dont Aristote,
tels la relativité du langage qui se scinde en des discours multiples.
Il a aussi enseigné et donné des conférences durant
toute sa vie.
Bref, en lisant sur Gorgias et ses textes, on s'aperçoit qu'il
a sans doute élaboré un système philosophique, car
il est manifeste qu'à
[
] travers ces quatre textes [, cités plus haut,] on voit
se dessiner avec cohérence une vision philosophique du monde et
une théorie de la persuasion. La critique de l'ontologie remet
en cause la réalité et les valeurs et met en exergue les
notions d'opinion, d'émotion, d'illusion, de moment opportun. Dans
ces conditions, la puissance de langage prend toute son importance. Telle
que la décrit l'Éloge d'Hélène (8-14), cette
puissance consiste à persuader; le langage exerce une violente
contrainte sur l'âme, comparable à l'action des drogues sur
le corps et aux arts de sorcellerie et de magie ; il suscite ou supprime
des opinions et des émotions ; il prend des formes multiples, parmi
lesquelles la poésie, les incantations, les discours écrits
avec " art " que l'on prononce dans les débats, les controverses
des philosophes. Ce passage très important de l'Éloge d'Hélène
exprime une réflexion approfondie sur la nature et la fonction
du langage dans ses rapports avec la persuasion.
Nous verrons plus en détail au chapitre III de quelle façon
ce texte de Gorgias représente un tournant fondamental dans la
naissance du discours rhétorique et comment son Éloge a
transformé la manière de percevoir et de concevoir le langage.
Finalement, la rhétorique, c'est pour Gorgias le pouvoir de convaincre,
et le discours en est l'instrument. Nous verrons partiellement que la
pensée de Gorgias est en opposition complète et totale avec
celle de Platon.
Mais avant Platon, vient un autre personnage dans cette histoire de la
rhétorique pour le moins surprenante. Ce n'est pas un sophiste
ni un philosophe en ce qu'il ne cherche pas la vérité, même
s'il se réclame de ce titre, il est pour ainsi dire un moraliste.
Il s'appelle Isocrate.
En fait, Isocrate (436-338 av. J.-C.) est un professeur d'art oratoire,
c'est-à-dire qu'il enseigne la technê rhêtorikê.
Ce n'est pas un " sophiste " en ce qu'il n'enseigne pas l'art
de rendre n'importe qui capable de persuader n'importe qui de n'importe
quoi. Il a beaucoup écrit s'il faut en croire les doxographes.
Certaines de ses uvres ont eu une plus grande influence que d'autres.
C'est dans celles-ci que l'on retrouve les principales conceptions de
l'auteur. En effet,
[
] c'est la publication du Panégyrique [380], uvre
longuement mûrie, censément destinée à la panégyrie
olympique, qui doit beaucoup à la tradition de l'epitaphios logos
et dans laquelle s'expriment les conceptions majeures de l'auteur : en
politique, le thème de la nécessaire union des Grecs et
de la non moins nécessaire lutte contre les Perses ; pour l'argumentation,
le mélange de l'éloge et du conseil ; dans le domaine du
style, la recherche d'une prose élégante et artistique,
qui fait un large usage des figures " gorgianiques "
En fait, selon lui, l'enseignement de l'art oratoire ne peut pas tout
et on ne peut l'enseigner sans enseigner la morale, la vertu. Bref, la
rhétorique n'est acceptable " qu'au service d'une cause honnête
et notable, et qu'on ne peut la blâmer, pas plus que n'importe quelle
autre technique, de l'usage coupable qu'en font certains " .
La rhétorique est pour lui toute la philosophie. Car, dans la
mesure où l'on enseigne la rhétorique de façon moralement
bonne, tout discours qui émergera de la pensée découlant
de cet enseignement sera dénué d'injustice et de tromperie.
Isocrate, qui se proclame anti-sophiste, ne revendique pas non plus le
nom de rhéteur. Il se dit philosophe. Mais, bien convaincu que
l'homme ne peut connaître les choses telles qu'elles sont, plaçant
la dialectique de Platon au même niveau d'inutilité que la
querelle éristique des sophistes, il ramène la philosophie
à l'art du discours. Elle est à l'âme ce que la gymnastique
est au corps, une formation intellectuelle et morale, bonne pour les jeunes,
mais qu'il est vain de poursuivre toute sa vie [
]. Bref, pour Isocrate,
la " philosophie " est la culture générale, centrée
sur l'art oratoire, en un mot : la rhétorique.
Isocrate magnifie donc la rhétorique en faisant de la philosophie
un art qui se rapporte exclusivement à la rhétorique . Autrement
dit, les fondements de la philosophie sont rhétoriques.
Platon s'opposera à cette conception de la philosophie, tout en
ne s'opposant que partiellement à la rhétorique. En d'autres
mots, la question de la rhétorique est beaucoup trop complexe chez
Platon pour que nous nous y attardions dans cette étude. Le problème,
c'est qu'il n'en parle pas de la même façon d'un dialogue
à l'autre. En fait, il s'adresse à des auditoires différends
et changes sa manière d'écrire dépendant de l'auditoire
auquel il s'adresse, et conséquemment adapte sa définition
de la rhétorique en fonction du type d'auditoire auquel il s'adresse.
En fait, ce n'est pas tant qu'il change d'avis sur la question de sa définition
que sur la manière d'aborder la question de la rhétorique
d'un auditoire à l'autre. Ainsi, il ne traite pas de la même
" rhétorique " dans le Gorgias (la mauvaise rhétorique)
que dans le Phèdre (la bonne rhétorique), par exemple. Et
la querelle que Platon entretient avec les sophistes à ce propos
ne nous aide pas à mieux comprendre ce qu'il en pense fondamentalement.
Il semble que, pour lui, les sophistes soient des athlètes de la
parole, des experts en controverse, des vendeurs de savoir, des philosophes
de l'apparence. Ils discutent à propos de l'apparence, ils jouent
des apparences, des vérités . Cette conception des sophistes
a des répercussions sur la façon dont Platon conceptualise
la rhétorique. Pour lui, on peut faire de la rhétorique
mais au service de la philosophie. Et, selon lui, les sophistes pratiquent
en quelque sorte une mauvaise rhétorique, dépourvue de cet
attachement à la recherche de la vérité, de cet amour
de la sagesse.
Ainsi, parfois la rhétorique semble impuissante, parfois elle semble
être utile à celui qui en fait usage mais au service de la
philosophie et de l'éducation. Cette ambiguïté rend
la compréhension de la rhétorique chez Platon beaucoup plus
ardue. D'une part, il semble que Platon rejette la confiance que les sophistes
comme Isocrate accordent au langage et à la rhétorique.
D'autre part, il pratique la rhétorique et utilise le langage.
À un moment, il ne reconnaît au langage de valeur qu'au service
de la pensée, qui seule atteint les Idées, la vérité
intelligible. À un autre, il dit qu'un " art du discours "
peut exister même si, pour cela, il faut qu'il fasse confiance au
langage. Enfin, parfois, il semble affirmer qu'un art du discours, faute
de s'attacher au vrai, n'existe pas et ne pourra jamais exister, ainsi
qu'il nous l'explique dans le Phèdre .
En effet,
[
] la démarche intellectuelle de Platon ne saurait s'arrêter
à la seule mise en question. Il lui faut une théorie des
réponses, et il la trouvera, comme on sait, dans la théorie
des Idées ou de l'Être [
]. [Or] comment va s'opérer
ce glissement de la question socratique qui ne connaît pas de solution,
à la réponse platonicienne, qui finira par oublier les questions?
On peut résumer la pensée de Platon en une phrase : puisque
la vérité s'impose, à quoi bon la rhétorique?
Néanmoins, Platon accorde à la rhétorique une certaine
utilité dans la mesure où elle ne devient pas sophistique.
Avec toujours la même ambiguïté, il soutient qu'il lui
suffit pour cela d'être philosophique. En fait,
[
] Platon est à l'origine de la question fondamentale, sans
doute la seule question proprement philosophique, qui se pose à
propos de la rhétorique : celle de l'ambiguïté, voire
de l'homonymie, de la rhétorique. Question qu'il instruit quant
à lui dans un plaidoyer pro et contra : contra, le Gorgias, pro,
le Phèdre. En effet, la rhétorique pour laquelle il plaide
et celle contre laquelle il plaide sont entièrement distinctes
: dans le Gorgias, il s'agit d'une rhétorique sophistique, flatterie,
qui se glisse sous le masque de la législation et sous celui de
la justice, il s'agit de la sophistique même ; dans le Phèdre,
il s'agit d'une rhétorique philosophique, celle du dialecticien
qui analyse et compose les idées, il s'agit de la rhétorique
en tant que philosophique, il s'agit de la philosophie même. Si
bien qu'à partir de Platon, le diagnostic complet devient, selon
la sévère équation deux égale zéro
: il n'y a pas une, mais deux rhétoriques, c'est-à-dire
pas de rhétorique du tout, puisqu'au lieu de la rhétorique,
on rencontre ou bien la sophistique, ou bien la philosophie.
C'est pourquoi, quand après Platon on parle de rhétorique,
il faut savoir qu'on entre d'emblée, qu'on le veuille ou non, dans
un manège à trois personnages, une pièce à
trois rôles : l'orateur, le philosophe, le sophiste, et qu'il est
sans cesse question de " se glisser sous le masque de l'autre "
[
], de " contrefaire " [
], bref d'avancer masqué.
Désormais, pour traiter de rhétorique, on ne saurait méconnaître
face à la philosophie la puissance de la sophistique.
Nous voilà maintenant à la fin de notre histoire de la
rhétorique - nous avons décidé arbitrairement qu'elle
se termine avec Platon. Nous avons présenté, dans ce modeste
résumé, l'histoire de la rhétorique avant Aristote;
nous pouvons donc voir à partir de ce qui vient d'être dit
plus haut en quoi la conception d'Aristote se distingue de celles de ses
prédécesseurs, ce qu'elle représente réellement
pour Aristote. Voir aussi et surtout ce qu'il retient de ceux qui l'ont
précédé, ce qu'il rejette de son maître Platon,
ce qu'il spécifie, ce qu'il ajoute et ce qu'il invente.
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